LE POIDS DES CARTABLES

Vincent Boggio est pédiatre, praticien hospitalier au CHU de Dijon et maître de conférences en physiologie à l’université de Bourgogne.
J'ai bien aimé ces commentaires qu'il a délivré sur le forum de Médecine et Enfance.
Bonne lecture.



Fin août, un billet humoristique et une brève dans le quotidien La Croix m'ont rappelé un débat avorté sur ce forum.

Le billet d'Alain Rémond s'intitule : Le poids des cartables (23/8/2006).
"La rentrée des classes n'a pas encore eu lieu que déjà resurgit l'affaire des cartables. C'est un rituel immuable : chaque fin du mois d'août, un long cri monte des profondeurs du pays : halte au poids des cartables ! Car les cartables ont un poids. Non pas en eux-mêmes mais à cause de ce que l'on metdedans. Et ce que l'on met dedans, d'année en année pèse de plus en pluslourd.
Nos frêles enfants ont le dos en bouillie. Ce sont des générations et des générations d'enfants qui sont ainsi sacrifiées, empêchant la France de collectionner les médailles d'or aux championnats du monde d'athlétisme.
A chaque rentrée, on se plaint, on se lamente, on accuse. Et la rentrée d'après on recommence.
Tout ce que l'on a trouvé, c'est le cartable à roulettes. Piètre remède en vérité, qui se garde bien d'agir sur la cause dumal. : le poids des livres. Dans neuf mois aura lieu l'élection d'un nouveau
président de la République. Je le dis haut et fort : je voterai pour le candidat qui s'engagera à mettre fin à ce scandale. Et qui surtoutexpliquera comment il s'y prendra."

La brève s'intitule : La Drôme allège encore les cartables (28/8/2006). Le Conseil général de la Drôme va renforcer son opération "cartable allégé", lancée l'an dernier pour les 4500 élèves de sixième scolarisés dans les collèges publics du département. En 2005, il avait financé à hauteur de90000 € l'achat d'un deuxième jeu de manuels scolaires destiné à rester en classe. En avril, des pesées de cartables avaient conclu que le poids des sacs était passé de 8 à 5,260 kg, selon le Conseil général, qui a décidé non seulement d'une nouvelle dotation permettant l'achat de manuels dans deux matières supplémentaires, mais aussi l'extension de l'opération à 1600 collégiens de privé."

Proposer à un enfant malade du dos ou d'ailleurs un allègement du poids d'un cartable qui le meurtrit ou l'épuise relève du bon sens et du bon soin. Cet enfant doit bénéficier d'un projet d'accueil individualisé.

Que des parents d'élèves non malades estiment que le cartable de leur enfant est trop lourd, cela relève de leur fonction parentale. Ils peuvent aussi trouver que les devoirs sont trop lourds, que le restaurant est trop
bruyant, que l'emploi du temps est mal ficelé, que le trajet du domicile à l'école est trop long, que la pratique du sport est insuffisante… Ils peuvent sacrifier à la mode et à la pensée unique confortée par les médias.
Ils peuvent aussi s'en écarter. S'ils trouvent que le cartable est trop lourd à porter, ils peuvent y mettre des roulettes.

Mais le corps médical peut-il, en raison de sa compétence propre, donc à titre d'expert-santé, s'associer à cette plaidoirie et réclamer donc la réduction du poids du cartable pour tous les enfants ? Il doit alors
présenter des arguments physiologiques ou médicaux.

Vis-à-vis de quelle maladie, le port ou le poids du cartable est-il facteur de risque ? On évoque en général la pathologie vertébrale. Dans les ouvrages d'orthopédie, on ne mentionne pas le cartable comme facteur de risque de maladies spécifiques comme la scoliose, l'épiphysite vertébrale ou le spondylolisthésis. Reste la pathologie fonctionnelle.
La recherche d'une réponse documentée conduit à lire l'ouvrage collectif "Le dos de l'enfant et de l'adolescent et la prévention des lombalgies" publié sous la direction de B.Troussier et X.Phelip, chez Masson, en 1999.

Dans le chapitre introductif "Pourquoi le dos de l'enfant", X.Phelip, s'intéresse à la fréquence des lombalgies communes :"(…) Dans toutes les séries de la littérature, prévalence et incidence des lombalgies communes
augmentent de l'enfance à l'adolescence en fonction de l'âge : les premiers accidents lombalgiques surviennent à partir de 11 ou 12 ans au moment de la croissance pubertaire (3 réf.). Mierau (1 réf) note une prévalence cumulée de 23% entre 6 et 13 ans qui s'élève à 33% entre 14 et 18 ans. Une augmentation comparable est retrouvée par d'autres auteurs (3 réf.) (…) La précocité des premiers symptômes est confirmée par tous les travaux.
L'incidence des lombalgies communes s'élève dans l'enfance et l'adolescence, jusqu'à un pic d'apparition des premières douleurs situé entre 20 et 30 ans. (…)"

Dans le chapitre "Epidémiologie des lombalgies et rachialgies chez l'enfant", B.Troussier et F.Balagué, font une revue de la littérature sur les facteurs de risque. Voici le dernier paragraphe intitulé 'Autres facteurs' : "Plusieurs autres facteurs notés dans la littérature n'ont pas été retrouvés associés significativement avec les douleurs rachidiennes : il en est ainsi pour les moyens de transport (2 réf), le port du cartable (1 réf), la prématurité de l'enfant (1 réf), le niveau d'éducation familiale (1 réf) et l'inégalité des membres inférieurs (1 réf). Par ailleurs on ne retrouve pas d'étude dans la littérature analysant le poids du cartable comme facteur de risque". Voici l'essentiel de la conclusion :"(… ) L'âge (…), les antécédents traumatiques rachidiens (…), les antécédents familiaux de rachialgies et/ou lombalgies, l'asymétrie du tronc, l'accroissement de la taille, le tabagisme, la télévision, le sexe féminin, la pratique d'un sport de compétition, une forte activité sportive, la dépression et les facteurs émotionnels ou de stress (…) sont associés significativement aux rachialgies.
Le rôle d'autres facteurs est discuté : la diminution de la flexibilité des muscles longs de la face postérieure de la cuisse, la diminution des performances scolaires, une faible activité physique et la mobilité sagittale du rachis lombaire. D'autres facteurs ne semblent pas associés aux rachialgies : la surcharge pondérale, les troubles posturaux sagittaux, la force musculaire des abdominaux et spinaux. Enfin la station assise est reconnue comme principal facteur d'aggravation de la lombalgie (…)

F.Balagué et M.Nordin, s'intéressant au "Rôle de la force musculaire et de la souplesse", concluent : "Il n'y a pas de relation statistiquement significative entre la force musculaire (1 tableau de 6 réf.) et les lombalgies (…)."

Plusieurs expériences de prévention, relatées en fin d'ouvrage, ne mentionnent pas le poids du cartable.

En conclusion, le corps médical ne peut pas cautionner l'idée que le poids du cartable intervient dans l'apparition de troubles vertébraux fonctionnels ou organiques. Il peut supposer que le port d'un cartable lourd développe la force musculaire mais il ne peut même pas dire que cela réduit le risque de dorsalgie.

Autrement dit, si le poids du cartable est un problème, c'est un problème de société, pas un problème de santé publique.

Quoique… on peut soutenir que le port d'une charge, quelques minutes par jour est un élément intéressant de la dépense énergétique quotidienne.
Peut-on vouloir simultanément diminuer chez tous les enfants une activité physique spontanée liée à la vie scolaire, et regretter par ailleurs le manque d'activités physiques ?

En dehors de ce "problème" particulier, je m'interroge parfois sur la responsabilité du corps médical en général et des pédiatres en particulier dans le maintien d'idées reçues. Les pédiatres sont, à juste titre,
considérés comme experts en soins de l'enfant malade. Dans les domaines de l'hygiène corporelle, de la physiologie (alimentation, sommeil, activité physique, chronobiologie), appliquées aux enfants, les pédiatres sont élevés au rang d'experts, surtout s'ils associent à leur pratique clinique une fonction universitaire, et ce, même s'ils n'ont pas spécifiquement étudié le sujet sur lequel ils sont interrogés. Ils courent alors le risque de conforter une idée sans avoir conscience que les informations dont ils disposent ne proviennent ni de leur formation initiale ni d'une formation continue de qualité, mais des mêmes sources que l'ensemble du public. Mais une telle idée, répercutée par un pédiatre prend du poids. Et la boule de neige grossit. Il devient alors difficile de défendre une position inverse, surtout quand un professeur l'a dit à la télé. Exemple : dans les années 1960, il était recommandé (conseil médical) de ne pas laisser les enfants se baigner dans les 2 heures (parfois 3) qui suivaient les repas. La justification de cette recommandation n'apparaît pas évidente !. En matière d'alimentation, on trouve ainsi plusieurs affirmations dont l'origine est obscure (parfois un intérêt industriel) et qui sont devenues des dogmes auquel on est invité à souscrire sous peine de passer pour farfelu.

Dans cet ordre d'idée, j'ai découvert, avec intérêt dans l'ouvrage précité un article sur "l'ergonomie spontanée de l'enfant assis". J.L.Caillat-Mousse y explique l'intérêt pour le rachis de la position prise spontanément par l'enfant assis, et condamne l'injonction "Tiens-toi droit". Il conclut ainsi : "Dorénavant les expressions comme "tiens-toi droit !", "ne met pas les coudes sur la table !", "ne te couche pas sur ton travail !", "lâche ta tête, elle tient toute seule !" sont bannies".

Cordial salut à tous mes confrères. Vincent Boggio

Lundi 18 Septembre 2006
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